Système des castes en Inde (3/3) : hiérarchie et monde du travail
Troisième article de notre série sur le système des castes en Inde : quels défis la caste pose-t-elle en entreprise ? Conflits hiérarchiques, discrimination positive et pragmatisme : autant de réalités clés pour mieux travailler avec les Indiens.
Cet article est le troisième et dernier volet d’une série consacrée au système des castes en Inde. Pour découvrir l’ensemble des publications, rendez-vous sur notre page introductive.
Castes et hiérarchie au sein de l'entreprise
La caste repose sur une spécialisation professionnelle traditionnelle plurimillénaire héritée du système de valeurs hindou et opposant métiers purs et impurs. Cependant, l'économie moderne et particulièrement le monde de l'entreprise ont transcendé cette ancienne division du travail en associant plus que jamais des personnes de statuts de naissance très divers dans l'industrie, l'ingénierie, le back office, les services, etc. Or, cette proximité peut créer des conflits, par exemple lorsque l'organigramme de l'entreprise produit des situations hiérarchiques en contradiction ouverte avec le système des castes.
Quand l'organigramme contredit l'ordre des castes
L’exemple caractéristique est celui où une personne d’origine sociale très modeste, soit issue d’une communauté Dalit1, c’est-dire relevant de la catégorie dite « intouchable », se retrouve à diriger des employés de hautes castes. Ce type de configuration est en effet susceptible de créer des tensions, des jalousies et des résistances de la part des subordonnés vivant ce contexte comme illégitime car contraire à leur condition/tradition. Il sera d’ailleurs plus fréquent dans les administrations, les entreprises publiques et semi-publiques lesquelles sont soumises à une politique de discrimination positive visant à faire accéder les franges subalternes de la population aux organes de pouvoir. Les fonctionnaires y dénigreront alors leur cadre de basse extraction sociale en lui déniant par exemple les compétences nécessaires à l’exercice de sa fonction.
La discrimination positive : entre avancée sociale et stigmates persistants
Il faut préciser ici que la politique de discrimination positive, conçue au lendemain de l’Indépendance (1947), en plus de réserver des quotas de postes aux castes subalternes notamment dans le fonctionnariat, les entreprises publiques et semi-publiques, abaisse les critères de réussite aux examens de recrutement pour les groupes éligibles à ce programme. Par conséquent, les membres de ces communautés seront plus facilement perçus comme inaptes par leurs collègues surtout par des subordonnés, en particulier si ces derniers sont de haute naissance. Ils seront en cela victimes des préjugés tenaces liés à la caste.
Des chiffres qui parlent: la persistance d'un certain déterminisme social

De même, le monde de l'entreprise n'est pas non plus dénué de conservatismes. En 2012, une équipe de chercheurs canadiens estima que 93 % des membres des conseils d'administration des 1 000 premières compagnies indiennes appartenaient aux hautes castes, un niveau de représentation beaucoup plus que proportionnel à leur part dans la population nationale (moins de 25 % de la démographie du pays). Plus édifiant encore, le chiffre publié en 2019 par une étude américaine révélant que sur 35 000 postes de direction recensés au sein de 4 005 des plus grandes entreprises du pays, seulement trois étaient détenus par des managers d'origine Dalit .
La discrimination et le déterminisme social demeurent donc des faits toujours prégnants dans la réalité contemporaine de l’Inde. Pour autant ils ne sont des travers indépassables dans la mesure où les Indiens se montrent souvent plus pragmatiques que dogmatiques dans le cadre du travail. Cette qualité leur permet le plus souvent d’accorder exigences sociales et professionnelles, c’est-à-dire de trouver des modus vivendi accordant les deux niveaux d’expérience. Deux situations empruntées à des contextes différents par la période, le secteur d’activité économique et la région viendront illustrer opportunément cette mise en perspective de la tradition et du pragmatisme dans le domaine de l’entreprise.
Bricolage de la tradition: l'exemple d'une usine du Goudjerate
Le premier exemple nous est apporté par l'anthropologue britannique d'Oxford David Pocock, étudiant le monde de l'usine dans l'État le plus industrialisé de l'Inde, le Goudjerate au début des années 1970. Au cours d'une enquête de terrain, il remarque en fin de journée la présence d'un homme se tenant debout immobile devant le portail d'une manufacture, le bras tendu une allumette à la verticale tenue entre le pouce et l'index. C'est le moment auquel les ouvriers quittent le lieu de leur travail pour rejoindre leurs foyers. Or, plusieurs parmi eux s'arrêtent au niveau de ce personnage pour venir toucher l'allumette avant de vider les lieux. En bon ethnologue, Pocock s'interroge logiquement sur la raison d'être de cette pratique surprenante et pose des questions aux protagonistes. Les réponses formulées sont sans équivoque.
Un rituel de purification réinventé
Dans l’industrie, les ouvriers viennent souvent de toutes les couches de la société et pas uniquement des plus basses castes. Par conséquent, il est fréquent qu’un travailleur de haute caste se retrouve à côtoyer quotidiennement un collègue Dalit pendant de nombreuses heures sur une même chaîne de montage. Il y a 50 ans, les préventions des hautes castes à l’encontre des intouchables, réputés très impurs, étaient sensiblement plus fortes qu’aujourd’hui, de telle sorte que leurs membres étaient souvent convaincus de se souiller symboliquement au contact d’une personne de bas statut. C’est la raison pour laquelle, dans l’anecdote citée, ils avaient recours à ce rituel destiné à transférer la pollution accumulée pendant la journée de travail passée en présence d’un collègue Dalit sur le porteur de l’allumette.
La petite tige de bois est ici utilisée par les ouvriers de haute caste comme un canal de transfert de l’impureté vers l’homme son porteur. Elle évite de surcroît tout contact physique direct avec ce « réceptacle » personnifié des contaminations additionnées de tous les ouvriers de l’usine. Or, lorsque David Pocock s’enquiert des origines sociales du « préposé à la souillure », ce dernier se révèle être musulman. Sa religion le préserve en tant que tel de toute pollution puisque pareille notion n’a cours dans l’islam. Et naturellement, le porteur de l’allumette est rémunéré pour endosser ce rôle peu valorisant.
Double départ de l'orthodoxie hindoue
David Pocock nous livre donc à travers cette anecdote un intéressant exemple de compromis avec la tradition permettant une mixité sociale sans précédent sur ce lieu de modernité que représente l'usine. En outre, ce qui est particulièrement éloquent dans cette situation, c'est que le conservatisme apparent des ouvriers se livrant à leur défilé ritualiste devant le porteur de l'allumette marque en réalité un double départ de l'orthodoxie.
En effet, d'abord, ces travailleurs acceptent de rompre quotidiennement dans l'espace professionnel avec les règles de séparation et de division du travail pourtant au principe du système des castes. Ils s'autorisent cette proximité physique avec l'intouchabilité pour une raison économique, qui est le gain d'un salaire. Mais surtout, la simplicité du rituel observé sur le terrain par l'anthropologue tranche profondément avec le rigorisme des pratiques de purification normalement dictées par la tradition hindoue. Car il faut en principe plusieurs bains d'ablution, des récitations de prières et ascèses (jeûnes et abstinence) pour se débarrasser d'une telle souillure. En d'autres termes, afin de répondre à la nécessité de travailler sans compromettre ni leur statut ni les interactions avec leurs semblables hors du cadre professionnel (familles et proches), les différents acteurs de cette situation ont su imaginer un compromis inventif impliquant de surcroît une personne relevant d'une autre religion que la leur. Face aux changements induits par la modernité, ils ont opté pour un « bricolage de la tradition » plutôt que pour la crispation synonyme de prohibition de la mixité sociale.
Sens du compromis : la pause thé à Bangalore
Notre seconde illustration du sens de l'adaptation des Indiens à la modernité vient d'une grande entreprise française du numérique figurant parmi les dix premières du secteur au niveau mondial. Depuis trois décennies, cette structure a choisi de délocaliser un nombre croissant d'activités informatiques en Inde afin de proposer des prestations de moindres coûts à ses clients. Un cadre français de visite dans la filiale de Bangalore raconte comment une collaboration entre un chef de service de basse caste et son bras droit de haute naissance n'engendre étonnamment pas les crispations qu'il aurait pu anticiper du fait de cette contradiction de la chaîne du leadership avec les préséances traditionnelles liées aux castes. Il se trouve que les niveaux de formation des deux employés marquent un clair avantage en faveur du manager. Or, les Indiens manifestent généralement un grand respect pour les diplômes.
Le responsable exécutif est donc suivi au quotidien dans ses décisions par son subordonné sans que celui-ci cherche à contrevenir à ses arbitrages. La collaboration est globalement constructive. L'assistant ne cherche pas à remettre en cause les prérogatives de son supérieur sous prétexte que la coutume le prédestinerait à exercer ses fonctions de direction à sa place. En revanche, un événement vient quotidiennement rappeler l'ordre de préséances traditionnel entre les deux hommes : la pause chaï (thé). Comment ici accorder l'organigramme de l'entreprise avec la séculaire hiérarchie des castes ?

Quand hiérarchie professionnelle et caste cohabitent
Le responsable prend systématiquement l'initiative d'aller chercher le thé pour son subordonné, sans que cela n'ait jamais ni discuté ni convenu entre eux. De cette manière, les susceptibilités de chacun se voient accommodées. L'ajustement se fait spontanément en bonne intelligence entre les deux hommes.
L'intelligence collective comme clé d'adaptation
Cet exemple fournit une illustration supplémentaire que la caste ne constitue pas l'obstacle infranchissable aux relations professionnelles que l'on pourrait imaginer ni l'alpha et l'omega du lien social au sein de l'entreprise2 . Les Indiens affichent une propension beaucoup plus forte à transcender leurs appartenances de naissance dans le cadre du travail que dans leurs quartiers ou leurs villages de résidence. Telle est la leçon principale à retenir de semblables retours d'expérience.
Cet article conclut notre série en trois volets consacrée au système des castes en Inde. Après avoir exploré les principes structurants du système des castes, puis les signes extérieurs et stratégies patronymiques, nous avons abordé dans ce dernier article la question de la caste dans le monde du travail. Pour retrouver l'ensemble de cette série d'articles, rendez-vous ici.
1 Dalit : littéralement « broyés » au sens d’opprimés. Ce terme désigne à l’origine les mouvements intouchables militants et par extension, toutes les personnes relevant de cette catégorie sociale stigmatisée.
2 Notons que depuis la fin du XIXe siècle, de nouveaux mouvements religieux hindouistes ont même proposé un dépassement du système hiérarchique des castes en vue d’une mise en adéquation de l’hindouisme avec la modernité. Voir sur ce sujet Pascale Lépinasse, « L’humanitarisme hindou ou la dévotion civile », Archives Sociales des religions, 137, janvier-mars 2007, p. 85-105.