20 Février 2026

Système des castes en Inde (1/3) : Principes et fondements structurants

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Découvrez les principes et fondements structurants du système des castes en Inde et comprenez comment cette hiérarchie sociale a façonné les rapports sociaux et professionnels, du mariage aux métiers traditionnels.

Système des castes en Inde (1/3) : Principes et fondements structurants

Cet article est le premier volet d’une série consacrée au système des castes en Inde. Pour découvrir l’ensemble des publications et accéder aux prochains articles, rendez-vous sur notre page introductive.

Les trois principes structurants du système des castes

Selon les sources historiographiques, le système des castes s’est formalisé au sein de la civilisation hindoue probablement au tournant de l’ère chrétienne à partir d’une nomenclature sociale plus ancienne et plurimillénaire : celle des varna (présentée subséquemment). Il divise l'ensemble du corps social en un grand nombre de groupes distingués et reliés entre eux par trois principes structurants :

1. La séparation : endogamie et règles de contact

D’une part, les unions matrimoniales se contractent dans la caste, règle d’endogamie définissant tout mariage intercastes comme une transgression et une mésalliance. D’autre part, les hindous refusent en principe de partager leurs repas avec des personnes issues de castes inférieures. A la différence de l’interdiction visant le mariage hors communauté, cette prévention s’est elle considérablement assouplie en particulier dans le cadre professionnel à la faveur d’une plus grande mixité sociale que par le passé.  

2. La division du travail : des fonctions héréditaires

Chaque groupe possède au départ une fonction ou une profession dont ses membres ne purent longtemps s’écarter que dans des mesures très restreintes. On comprendra que cette segmentation sociale ne régisse en soi que les métiers traditionnels tels que l’artisanat, la prêtrise, ou encore le négoce. Elle n’est dès lors nullement applicable aux professions modernes comme celles liées aux nouvelles technologies ni au secteur tertiaire. Il n’y a donc pas de castes d’informaticiens travaillant dans les bureaux de Bangalore pas plus qu’il n’en existe de techniciens répondant dans les grands open-spaces des call-centers de Hyderabad.

Cependant, si dans une large mesure la dignité de chacun continue à être appréciée sur la base des origines sociales, cette référence première se voit aujourd’hui mâtinée de considérations sur le niveau d’études, le statut professionnel, la place dans l’organigramme et la richesse : tous acquis propres à réduire la focalisation autour du seul critère de la caste.

3. La hiérarchie : pureté et impureté

Elle classe les groupes d’appartenance en tant que relativement supérieurs ou inférieurs les uns par rapport aux autres suivant une échelle opposant castes pures et impures. La dichotomie pur / impur est en outre incarnée par l’écart de statut emblématique existant entre la condition :

  • du brahmane, membre de la caste sacerdotale, figure de pureté située au sommet de l'échelle de dignité en sa qualité de prêtre, 
  • et celle de l'intouchable, parangon d’impureté occupant le bas de la hiérarchie sociale du fait d’exercer les tâches jugées les plus infâmantes. 

Il faut préciser ici que la notion d’impureté dans la civilisation hindoue est liée au départ au contact physique avec les sécrétions corporelles (salive, sang, urine, excréments…, corps en décomposition). Dans ces conditions, la spécialisation professionnelle dans des tâches qui exposent l’intéressé de manière permanente à des sources de souillure organique entache cette personne d’une impureté massive et permanente laquelle est constitutive de l’intouchabilité. On peut citer pour exemples de métiers ainsi stigmatisés ceux de blanchisseur, cordonnier et tanneur (travaillant à partir d’une matière organique morte, la peau), vidangeur de latrines, ou barbier. 

En outre, le fait qu’il s’agisse de professions par définition héréditaires, puisque fixées par la caste de naissance, donne à la souillure qui leur est associée un caractère définitif. En effet, l’interruption du métier stigmatisé par le professionnel ne met fin ni à l’impureté dont il est affecté (par le fait même d’appartenir à la caste dont la profession traditionnelle est source de souillure) ni à la stigmatisation sociale qui en résulte. L’indignité est pour ainsi dire inscrite dans l’essence même de l’être, ce que traduit bien l’étymologie du mot utilisé en Inde pour désigner la caste : Jati. Le terme dérive d’une racine sanscrite « ja » signifiant naissance. Il fait aussi référence à l’espèce au sens de la botanique et de la zoologie. Il s’agit donc d’un pedigree d’origine dont le porteur ne saurait s’extraire individuellement. 

L’histoire des XIXèèmeet XXème s. a montré en revanche que certains segments de castes intouchables étaient parvenus à rehausser leur statut aux yeux de la société locale en abandonnant conjointement le métier traditionnel qui fondait leur discrimination ainsi qu’en calquant leur mode de vie sur celui des castes élevées dont les brahmanes représentent l’archétype. Ces stratégies d’ascension sociale ne purent néanmoins produire leurs effets sur le moyen terme qu’à la faveur d’une démarche collective adoptée par plusieurs dizaines de milliers de membres des castes concernées1  

Lors des premiers recensements démographiques menés en 1872 sur l’ensemble de l’Inde britannique (réunissant à l’époque les territoires des Pakistan, Bangladesh, et Inde actuels), le nombre total de jati fut estimé à plus de 5000. La multiplicité des groupes de statuts en présence induisait donc une certaine complexité de l’ordonnancement hiérarchique des castes entre elles. 

En effet, comment se représenter la morphologie d’une société si complexe ? La nomenclature des castes est toutefois adossée à une stratification sociale plus ancienne qui fixe encore un repère pour l’ensemble de la société contemporaine. Il s’agit de l’échelle des varna mentionnée précédemment. Ce vocable sanscrit, qui signifie littéralement « couleur », désigne plus contextuellement différentes grandes classes sociales intégrant la totalité de la société à l’exception des intouchables.   
 

L'échelle des varna : un cadre de référence plus ancien

L’échelle des varna distingue quatre groupes de statut :    

  • Les Brahmanes représentent la classe des prêtres. Ils sont les spécialistes rituels et les détenteurs de l’autorité religieuse.
  • Les Kshatriya forment celle des guerriers à laquelle appartiennent les rois et les membres de l’aristocratie incarnant le pouvoir politique.
  • Les Vayshya occupent les fonctions de production au sens large (commerçants, agriculteurs et éleveurs).
  • Les Shudra, essentiellement artisans, constituent quant à eux la classe des serviteurs des trois premiers ordres.

Ainsi, le modèle des varna continue de fixer un point focal pour l’ensemble de la société indienne dans la mesure où chaque caste soit relève de l’une de ces quatre catégories sociales soit en est exclue, à l’instar des intouchables. Les derniers sont décrits comme avarna, « hors classes » mais ne sont pas dénués d’appartenance à la jati. Les intouchables constituent en réalité une multiplicité de castes subalternes se différenciant entre elles suivant le métier traditionnel auquel elles sont prédestinées et la prépondérante hiérarchie du pur et de l’impur qui régit le classement de la société hindoue.  Il y a donc une gradation dans l’intouchabilité. 

Pour achever la peinture de cette société indienne traditionnelle, il faut enfin ajouter que l’opprobre jetée sur les castes subalternes se conjugue de plus avec un ensemble de handicaps sociaux et économiques affectant les groupes concernés : le difficile accès à la terre, une exploitation économique par des communautés dominantes de grands propriétaires fonciers, et un faible accès à l’éducation.

L'évolution contemporaine du système des castes

Contrairement à l’idée reçue, la caste n’a jamais fait l’objet de mesure d’interdiction. Elle n'a donc rien d’illégal. En revanche, L'article 17 de la constitution indienne prohibe l’intouchabilité et rend toute forme de discrimination basée sur ce critère punissable au civil ou au pénal. Le législateur a choisi en réalité d’œuvrer à corriger les travers de cette société inégalitaire au moyen d’une politique de discrimination positive plutôt que de tenter d’abolir cette hiérarchie traditionnelle. L’Union indienne a par conséquent pris le parti d’inscrire dans la constitution le répertoire (schedule) des communautés éligibles aux bénéfices d’un ambitieux programme d’émancipation politique, économique et sociale. Dans cette démarche, des quotas de postes ont été réservés au sein de nombreux organes de pouvoirs : corps élus (du simple conseil de village jusqu’au Parlement indien), administrations, entreprises publiques, semi-publiques et universités. Et c’est l’appartenance de caste qui définit l’accès ou l’exclusion de ces mesures de réservation2 .   

Trois groupes sont ainsi éligibles à cette politique : 

  • Les Scheduled Castes (SC), castes d'intouchables qui bénéficient d’une proportion de quotas égale à leur part dans la démographie du pays : 15% 
  • Les Scheduled Tribes (ST), groupes hétérogènes également stigmatisés qui obtiennent 7,5% de réservation, un taux équivalent à leur pourcentage dans la population indienne.
  • Enfin, les Other Backward Classes (OBC) constitués des castes de services entrant dans la catégorie des Shudra, qui se voient attribuer 27% de quotas, un pourcentage inférieur à leur part dans la démographie indienne. Ces derniers ne bénéficient pas non plus de postes réservés dans les assemblées législatives ni centrale de l’Union indienne3

 

Cette politique ambitieuse débutée en 19474 a permis une révolution sociale silencieuse, par le droit, sans heurts majeurs autorisant de nombreuses personnes issues des communautés longtemps discriminées à s'élever progressivement dans la hiérarchie politique et économique du pays à travers la conquête de positions de pouvoir. Ce faisant, l’Etat continue d’œuvrer activement à l’évolution de la condition sociale des communautés subalternes et à faire reculer les inégalités. 

Les principes structurants du système étant posés, nous aborderons dans le prochain article (2/3) les questions des signes révélateurs de l’origine sociale et les stratégies statutaires en matière de patronyme d’usage.

 

1 Pour exemples d’ascension sociale de castes anciennement intouchables, on peut citer les cas bien documentés des Izhava du Kerala, et des Shanar du Tamil Nadu ex-tireurs de vin de palme. Cf. Deliège (Robert), Intouchables, entre révolte et intégration, collection Planète Inde, Albin Michel, Paris 2007. 

2 Parallèlement aux quotas, des redistributions de terres agricoles ont pu aussi être réalisées dans les villages au profit des castes intouchables quoique de manière disparate et non systématique selon les régions de l’Inde. 

3 En 2019, un quatrième quota de 10 %, intitulé Economically weaker sections, a été introduit destiné aux foyers dont les revenus cumulés ne dépassent pas 800 000 INR (roupies) par an.

4 La création du quota OBC est postérieure à cette date puisqu’elle ne date que de 1992.

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