10 Juin 2026

USA, Mexique, Canada : leçons interculturelles derrière la Coupe du monde 2026

Management interculturel

Akteos décrypte ce que le football révèle des cultures du travail aux États-Unis, au Mexique et au Canada : management, émotions, diversité, prise de décision et coopération interculturelle.

USA, Mexique, Canada : leçons interculturelles derrière la Coupe du monde 2026

À noter : Dans cet article, « football » désigne le football à onze joueurs pratiqué dans la plupart des pays du monde, et appelé soccer aux États-Unis et au Canada, aussi bien par les francophones que par les anglophones. Dans ces deux pays, le terme « football » sans précision désigne le football américain. Nous utilisons « football » et « soccer » selon le contexte.

Cet article propose une lecture interculturelle de l’événement et n’a pas vocation à traiter en détail les enjeux politiques ou économiques qui l’entourent.

 

Le 11 juin 2026, le stade Azteca de Mexico accueillera le match d’ouverture de la Coupe du Monde. Quarante jours plus tard, la finale se jouera au New York New Jersey Stadium. Entre ces deux rendez-vous, 104 matchs répartis dans 16 villes traverseront trois pays, trois systèmes culturels, trois façons radicalement différentes de vivre ensemble et de travailler.

Cette édition est une première dans l’histoire de la FIFA : jamais une Coupe du monde masculine n’avait été coorganisée par trois pays. Ce détail logistique dit quelque chose de profond sur l’Amérique du Nord : trois espaces proches géographiquement mais culturellement contrastés, trois sociétés d’immigration qui ont appris, non sans friction, à coopérer à grande échelle. C’est précisément ce que font chaque jour les entreprises opérant dans la zone ACEUM (Accord Canada États-Unis Mexique, USMCA en anglais), l’accord commercial nord-américain entré en vigueur en 2020 qui remplace l’historique ALENA (Accord de libre-échange nord-américain).

Nous n’avons pas voulu écrire l’article habituel sur les stéréotypes tels que « les Mexicains sont passionnés, les Américains adeptes du sport-spectacle, les Canadiens polis ». Ce qui nous intéresse ici, c’est ce que le rapport de chaque culture au sport révèle sur ses codes professionnels et ce que les managers d’équipes mixtes nord-américaines peuvent en apprendre.

1. L’émotion dans le sport : trois manières de vibrer

Commençons par une anecdote qui a fait le tour des réseaux sociaux lors de la Coupe du Monde 2018. Lorsque le Mexique a marqué son premier but contre l’Allemagne, des capteurs sismiques ont enregistré de légères vibrations à Mexico, largement attribuées dans les médias aux célébrations des supporters mexicains. Le football comme force tellurique : on ne peut guère trouver meilleure image de l’expression émotionnelle positive mexicaine.

Aux États-Unis, l’émotion sportive suit un autre registre : celui du spectacle orchestré. Comme le souligne Sylvie Day, experte interculturelle États-Unis, le spectateur n’assiste pas seulement à une rencontre sportive : il consomme un récit complet mêlant compétition, patriotisme, musique, marketing et culture pop. Le Super Bowl, événement emblématique de la culture sportive américaine, a inventé le modèle du « entertainment event » : rituel qui dépasse largement le cadre du sport avec son mélange de sport, de divertissement et de puissance commerciale, c’est presque une fête nationale officieuse. Des dizaines de millions d’Américains le regardent, y compris des personnes qui ne suivent pas le football américain le reste de l’année. Le moment emblématique reste le « half-time show », le concert de la mi-temps, devenu un événement culturel mondial à part entière. Les grandes marques y investissent des sommes colossales pour produire des spots publicitaires humoristiques, émotionnels ou spectaculaires. On ne vient pas seulement voir un match, on vient vivre une expérience. L’émotion y est intense, mais encadrée, car elle ne vient pas seulement des tribunes : elle est organisée, calibrée, et pensée comme une expérience télévisuelle. Tout comme dans la vie de tous les jours, les émotions positives sont fortement extériorisées, enthousiasme, célébration, encouragement, tandis que les émotions négatives sont davantage contrôlées dans un récit de dépassement de soi.

Au Canada, le rituel émotionnel par excellence s’appelle « Hockey Night in Canada ». Chaque samedi soir depuis les années 1950, des millions de Canadiens regardent le hockey avec une retenue collective concentrée, avant d’exploser quand leur équipe marque. Les supporters peuvent être vocaux, même si l’intensité reste différente de celle que l’on observe au Mexique. L’émotion est bien là, profonde même, mais filtrée par une norme culturelle du low-key qui valorise la retenue sur l’effusion. Comme le souligne Cécile Lazartigues-Chartier, experte interculturelle Canada : le Québec, société distincte, vit quant à lui sa ferveur pour le hockey avec beaucoup d’engagement et le verbe haut, une autre différence culturelle pour cette province plus « latine » que le reste du Canada (ROC, Rest of Canada).

 

Ce que cela signifie dans le monde du travail

Avec des collaborateurs mexicains, comme le souligne Isabelle Aliaga, experte interculturelle Mexique, le relationnel, la convivialité et l’esprit d’équipe sont des dimensions essentielles. Une réunion trop technique, uniquement centrée sur les objectifs, neutre et « sans âme » pourra être interprétée comme un manque d’engagement, une absence d’intérêt, voire de respect pour les personnes et le collectif. L’émotion positive, la chaleur relationnelle et les signes d’attention ne sont pas des éléments périphériques de la communication professionnelle : ils en sont des composantes attendues.

Isabelle Aliaga précise par ailleurs que quelques minutes consacrées au lien en début de réunion ne sont pas du temps perdu : elles participent à installer les conditions de la coopération. Saluer chacun, demander des nouvelles, créer une atmosphère chaleureuse et manifester un intérêt sincère pour les personnes permet de construire un climat de confiance et d’engagement dans lequel les échanges seront plus fluides et les ajustements plus faciles. Il ne s’agit pas pour autant d’une émotion sans filtre : l’enthousiasme, la convivialité et la chaleur relationnelle sont bienvenus, mais l’agacement, la colère ou la confrontation directe en public peuvent être très mal perçus. Ils peuvent faire perdre la face à tout le monde, être interprétés comme un manque de maîtrise ou de respect, et fragiliser à la fois la relation interpersonnelle et l’harmonie du groupe.

Avec des collaborateurs américains, Sylvie Day observe que l’enthousiasme est valorisé sur le lieu du travail. Les expressions comme « it is amazing », « awesome » ou « good job » font partie du quotidien pour motiver et inspirer les équipes, tandis que les émotions négatives ne sont pas acceptables car souvent considérées comme contre-productives, voire comme un manque de maîtrise de soi ou de professionnalisme. L’émotion y est un véritable élément de compétence sociale et professionnelle, étroitement liée à la capacité de créer une dynamique positive au sein du collectif.

Avec des collaborateurs canadiens, l’understatement est une forme de politesse et d’honnêteté : ne pas en faire trop est une façon de respecter l’interlocuteur. Cécile Lazartigues-Chartier précise qu’il existe bien une manière anglo-saxonne d’aborder les relations professionnelles avec retenue, sans emphase ni pathos, en allant droit au but avec simplicité et pragmatisme, dans une recherche de consensus. Cependant, la réalité multiculturelle canadienne et interculturelle québécoise font que ce modus operandi anglo-saxon se teinte des nuances des cultures immigrantes. Le Québec, encore une fois société distincte, s’avère plus « latin » que le reste du Canada dans ses modes de communication professionnelle.


2. Trois modèles d’intégration, un même enjeu de diversité

Les trois pays hôtes de la CdM 2026 sont des sociétés d’immigration. Mais leurs modèles d’intégration diffèrent significativement et cela se lit dans l’histoire de leurs sports nationaux.

Aux États-Unis, le soccer a longtemps été perçu comme un sport « ethnique », le sport des immigrants italiens, écossais et ukrainiens dans la première moitié du XXe siècle, avant de devenir celui des communautés latino-américaines à partir des années 1970. Sylvie Day souligne qu’il est aussi devenu, dans les banlieues de la middle class, un sport familial et scolaire souvent associé aux filles. Le développement massif du soccer féminin après le Title IX (1972), qui favorise le sport féminin dans les universités, a renforcé cette image. Des figures comme Mia Hamm ont transformé le soccer féminin en symbole positif de réussite éducative et familiale.

Le « melting pot » américain a mis plusieurs décennies à intégrer pleinement le soccer dans sa culture populaire. Malgré une progression constante, le paysage sportif américain demeure largement dominé par le football américain (NFL), le basket-ball (NBA), le baseball (MLB) et le hockey sur glace (NHL). Le lancement de la MLS (Major League Soccer) en 1996 a néanmoins constitué une étape importante en dotant le soccer d’une structure professionnelle pérenne et crédible. Son développement s’explique également par une adaptation progressive aux codes culturels américains, notamment à travers la mise en scène du spectacle sportif et l’expérience proposée aux spectateurs. Cette évolution illustre la capacité de la société américaine à intégrer des influences extérieures tout en les transformant selon ses propres références culturelles. Pour autant, si la popularité du soccer a fortement progressé, notamment auprès des jeunes générations et dans certaines grandes métropoles, il n’occupe pas encore la place centrale des sports historiquement ancrés dans l’identité sportive américaine, comme l’illustrent les témoignages recueillis sur le terrain par Sylvie Day (traduits de l’anglais) :

 

Donna, de l’État de New York :

« Le soccer commence à gagner en popularité ici. Notre famille est passionnée par le soccer anglais. Il est vrai qu’il est loin d’être aussi populaire qu’ailleurs dans le monde. »

 

Ted, de l’État de New York :

« Dans notre bureau d’une quinzaine d’hommes, seul Luis parle de l’événement, et il est originaire d’Équateur. »

 

Andy, de New York City :

« Je n’ai entendu personne parler de la Coupe du Monde. Je ne sais même pas si la finale a lieu ici. Le soccer n’est toujours pas très populaire. Les Knicks sont en finale NBA, alors c’est ça qui occupe tout le monde. » (Les New York Knicks sont une équipe professionnelle de basket-ball NBA.)

 

Donna ajoute :

« Nous suivons le soccer anglais comme certains de nos amis. Je ne connais personne qui suive de près le soccer professionnel américain. Le niveau y est plus faible. Si nous vivions dans une ville avec une équipe professionnelle, nous irions probablement la voir. »

 

Tom, de Los Angeles :

« Je remarque que LA commence enfin à afficher des panneaux et des publicités dans les transports en commun, mais ça n’a vraiment démarré que depuis mi-mai. Le rythme a été lent ces derniers mois, mais j’ai l’impression que les bars et restaurants seront pleins dès le premier match. »

 

Sylvie Day relève par ailleurs que si les États-Unis ont souhaité accueillir la Coupe du monde 2026, ce n’est pas seulement pour des raisons sportives : l’événement constitue certes un enjeu culturel et géopolitique, mais il est surtout économique. De nombreux débats ont cours autour des prix exorbitants des billets, des logements et des transports.

 

John témoigne :

« Malheureusement, je n’irai à aucun match. Les prix sont extrêmement élevés et peu réalistes pour un match de deux heures. J’avais assisté à la Coupe du monde 2018 et les prix étaient bien moins chers. C’est dommage, car j’espérais vraiment y aller. »

 

Le maire de New York, Zohran Mamdani, a lancé plusieurs initiatives dont la création d’un programme de « 1 000 billets à tarif réduit », vendus 50 dollars aux résidents new-yorkais via une loterie. Le programme inclut également le transport aller-retour gratuit en bus et la création de fan zones gratuites afin de réduire le coût global de l’expérience pour les supporters.

Ainsi, comme le note Sylvie Day, le modèle sportif des États-Unis, largement fondé sur la valorisation commerciale et marketing de l’expérience sportive, risque d’entrer en tension avec la vision plus populaire du football portée par de nombreux supporters internationaux. En outre, le fait que cette Coupe du Monde ait lieu en 2026, année du 250e anniversaire de l’indépendance des États-Unis (1776-2026), lui confère une portée symbolique forte et en fait un puissant levier narratif et politique. La presse américaine fait état d’un enthousiasme mesuré à l’approche de l’événement, évoquant notamment le coût élevé des billets, les difficultés d’obtention de visas pour certains supporters, les longues distances entre les villes hôtes et un climat politique susceptible de dissuader une partie des visiteurs étrangers. Le New York Times titrait le 3 juin : « Why does no one care about the World Cup this year ».

Au Canada, le modèle est officiellement celui de la « mosaïque multiculturelle », une politique d’État depuis 1971 qui reconnaît et valorise les identités culturelles plutôt que de les fondre dans un creuset commun. Cécile Lazartigues-Chartier souligne l’importance d’un aparté sur le Québec, société distincte, qui inscrit l’interculturalisme comme socle d’intégration. Deux visions ont en effet été enchâssées dans la loi : d’un côté la Loi sur le multiculturalisme canadien (1988) au niveau fédéral, de l’autre la Loi sur l’intégration à la nation québécoise (2025) au niveau provincial. Deux visions politiques différentes, deux dynamiques interculturelles très différentes. Le hockey, sport national d’hiver depuis 1994, reste peu représentatif de la diversité canadienne dans ses structures, mais s’ouvre progressivement : « Hockey Night In Canada: Punjabi Edition », lancé en 2008 sur OMNI Television, propose des commentaires en pendjabi pour les communautés sud-asiatiques. Le soccer, lui, est structurellement plus métissé, porté par les vagues d’immigration récentes.

Au Mexique, la question de l’intégration se pose différemment. Comme le précise Isabelle Aliaga, le pays n’a pas construit son récit national autour de l’immigration de la même manière que les États-Unis ou le Canada, même s’il a bien été, à plusieurs moments de son histoire, une terre d’accueil et de migrations : communautés espagnoles, françaises, italiennes, allemandes, chinoises, japonaises, libanaises, juives, exilés républicains espagnols, réfugiés politiques latino-américains, entre autres. La différence tient donc moins à l’absence d’immigration qu’au récit national dominant, davantage structuré autour de la mexicanité, d’un fort sentiment d’appartenance culturelle et d’un héritage à la fois préhispanique, colonial et métis, même si la réalité mexicaine est évidemment plus complexe.

Comme le souligne Isabelle Aliaga : « Le Mexique apporte à cette Coupe du monde une fierté singulière : celle d’un pays qui ne sépare pas le sport de la culture, de la mémoire et de l’identité collective. Du stade Azteca aux musées de Mexico, du jeu de balle préhispanique à l’art contemporain, le football devient une manière de dire au monde : le Mexique accueille, mais il raconte aussi qui il est. » Les Mexicains aiment rappeler que les premières traces du jeu de balle remontent à environ 3 600 ans en Mésoamérique. À l’occasion de la Coupe du monde 2026, le « Corredor Cultural Mundialista » illustre cette volonté de relier sport, mémoire et rayonnement culturel : des musées, galeries et espaces publics de Mexico proposeront des expositions autour du football, de l’archéologie préhispanique, de l’art contemporain, du design, de l’art populaire, de la science et des enjeux sociaux du sport.

Le fútbol y joue donc moins le rôle de creuset que de dénominateur commun, une langue partagée au-delà des clivages sociaux et géographiques. Et pour une large partie de la diaspora mexicaine installée aux États-Unis, El Tri fonctionne comme un puissant pont identitaire transnational.

Ce que cela signifie pour les démarches DEI/EDI

À noter, comme le relève Cécile Lazartigues-Chartier, que le monde francophone utilise généralement l’acronyme EDI (Équité, Diversité, Inclusion) là où les Anglo-saxons parlent de DEI. Cette différence de terminologie est elle-même révélatrice d’une approche culturelle distincte.

Les multinationales françaises qui déploient des politiques de diversité dans leurs filiales nord-américaines doivent intégrer ces trois modèles distincts. Ce qui est attendu à Toronto, Montréal ou Vancouver (politiques explicites, quotas, reconnaissance institutionnelle de la diversité) n’est pas nécessairement ce qui fonctionne à Houston ou à Monterrey. En effet, aux États-Unis, Sylvie Day rappelle que les politiques de diversité reposent sur la reconnaissance explicite des groupes identitaires et sur la représentation ethnique et de genre. Les Américains s’identifient souvent comme des « hyphenated Americans », c’est-à-dire des citoyens qui associent leur appartenance américaine à une autre origine culturelle, ethnique ou nationale : Italian-American, Mexican-American, Irish-American, Chinese-American, African-American, etc. L’exemple le plus surprenant est sans doute le fait qu’il soit fréquent, dans les candidatures professionnelles aux États-Unis, de trouver une rubrique relative à l’origine ethnique du candidat. La formation interculturelle n’est donc pas un luxe dans ce contexte : si les entreprises ne tiennent pas compte de ces nuances, elles s’exposent non seulement à des malentendus importants, mais aussi à des risques réputationnels et juridiques liés aux questions de discrimination et d’inclusion.

3. Héros individuels et collectif d’équipe : un équilibre à géométrie variable

Dans la culture sportive des États-Unis, la figure du MVP (Most Valuable Player) est centrale. Chaque ligue professionnelle récompense ses meilleures individualités : les statistiques personnelles sont suivies, commentées, monétisées. Mais Sylvie Day souligne que l’idéal américain n’est pas celui d’une star isolée : le grand joueur est avant tout celui capable d’élever le collectif, d’incarner le leadership et de transformer le destin de son équipe. Cette logique est particulièrement visible dans le baseball qui met en scène des moments de responsabilité individuelle au service de la réussite collective. Le batteur est seul face au lanceur, mais il joue en cherchant à se surpasser pour faire gagner son équipe. C’est bien une illustration de la vision américaine du collectif fondée sur la responsabilité individuelle.

Au Mexique, la relation est inversée dans la représentation symbolique. El Tri, l’équipe nationale mexicaine, est une entité quasi sacrée, traversant tous les clivages sociaux. Les grandes stars individuelles existent (Hugo Sánchez dans les années 1980, Rafa Márquez dans les années 2000, Hirving Lozano plus récemment), mais elles s’effacent toujours derrière le maillot. Dans la Liga MX, c’est l’identité de club, Club América, Chivas, Cruz Azul, qui structure les loyautés, bien plus que le statut de telle ou telle star individuelle.

Au Canada, la figure sportive valorisée est celle du leader humble. Sidney Crosby et Connor McDavid, deux des meilleurs hockeyeurs de leur génération, sont célébrés pour leur excellence mais aussi, et peut-être surtout, pour leur sobriété publique. L’ostentation individuelle est mal perçue dans la culture canadienne, anglophone comme francophone québécoise. Comme le dit avec justesse Cécile Lazartigues-Chartier : « sur ce point, les deux solitudes se rejoignent sur la glace » : les top performers sont censés laisser leurs résultats parler pour eux.

Ce que cela signifie pour le management

Aux États-Unis, valoriser explicitement la performance individuelle ET la contribution collective n’est pas contradictoire : les deux coexistent et doivent coexister dans le discours managérial. Sylvie Day observe que féliciter publiquement un collaborateur, mettre en avant ses résultats ou institutionnaliser des pratiques comme le « employee of the month » participe autant à la valorisation de l’individu qu’à la cohésion du collectif. Cette logique repose sur l’idée qu’un feedback positif visible favorise la motivation, l’engagement et la dynamique de groupe.

Avec des collaborateurs mexicains, comme le précise Isabelle Aliaga, l’identité d’équipe prime sur la performance individuelle. Toutefois, la reconnaissance individuelle reste importante : elle gagne à être formulée dans une dynamique collective. Mettre en avant un seul collaborateur de manière trop isolée peut créer de l’inconfort si cela donne l’impression d’oublier les appuis, la relation ou la contribution du groupe. Concrètement, Isabelle Aliaga recommande qu’une reconnaissance personnelle en tête-à-tête est souvent préférable : elle permet de valoriser fortement la personne sans créer de malaise public, tout en préservant l’harmonie du groupe. En réunion collective, plutôt que de féliciter directement et uniquement Carlos, il sera souvent plus juste de dire : « Bravo à toute l’équipe qui a contribué à ce succès, et bravo à Carlos pour son rôle clé dans cette réussite. » Cela permet de reconnaître la performance individuelle sans fragiliser la dynamique collective.

Avec des collaborateurs canadiens, la modestie publique n’est pas un signe de manque d’ambition et les célébrations trop ostentatoires peuvent être perçues comme un manque de classe. Cécile Lazartigues-Chartier précise toutefois que le Canada ne connaît pas tout à fait le « tall poppy syndrome » australien ou britannique : la proximité des États-Unis lui confère une acceptation de la réussite individuelle, pour autant qu’elle reste solidaire et retenue. Ce qui prime avant tout, c’est le consensus et la cohésion sociale. Comme elle le formule : « Il vaut mieux avoir tort ensemble que raison tout seul. »

 


4. Performance et stratégie : trois chemins vers le résultat

Les États-Unis ont inventé le sport professionnel qui s’appuie fortement sur les données. Chaque performance est mesurable, chaque décision peut être challengée par la data, chaque coach raisonne en termes de probabilités, d’optimisation et d’avantages compétitifs. Ce modèle data-driven, né dans les ligues américaines, est aujourd’hui exporté dans le sport mondial. Sylvie Day note que le recours massif à la vidéo, aux statistiques ou aux mécanismes de régulation comme le « salary cap » (plafond salarial limitant les dépenses des franchises) reflète une culture où la performance doit pouvoir être objectivée, quantifiée, et où l’argument le plus solide est le chiffre.

Au Canada, la règle est une valeur en elle-même. Le hockey est un sport de contact violent, mais ses sanctions sont extrêmement codifiées. Sylvie Day observe à ce titre que le baseball américain l’est tout autant, avec un grand nombre de règles stratégiques très élaborées, même si peu d’actions semblent se dérouler en surface. Ce qui distingue les deux cultures n’est donc pas tant l’existence de règles codifiées que leur finalité : aux États-Unis, la codification est au service de la performance et de l’optimisation ; au Canada, le respect des règles et des sanctions fait partie de la culture du jeu, le fair-play est une norme réelle et non un idéal affiché. Cette culture du respect des cadres, que l’on retrouve dans les processus de conformité très solides des entreprises canadiennes, n’est pas de la rigidité : c’est une forme de fiabilité institutionnelle et sociale.

 

Au Mexique, le rapport à la règle passe par le concept de viveza - un terme à manier avec prudence en contexte professionnel, comme le souligne Isabelle Aliaga, qui lui préfère la notion d’intelligence situationnelle, relationnelle et collective. La viveza ne doit pas être perçue comme de la tricherie ou de l’opportunisme : elle décrit une capacité à apprendre sur le terrain, à observer, à mobiliser les bonnes relations et à progresser par l’expérience plus que par des cadres exclusivement formels. Cette agilité s’appuie sur les échanges, l’entraide et la présence au contexte : être attentif aux signaux faibles, capable de rebondir rapidement et de saisir les opportunités que la situation ouvre. Dans le football mexicain comme dans les affaires, la solution naît souvent dans l’interaction et l’adaptation, non dans l’application stricte d’un protocole.

Ce que cela signifie pour la gestion de projet et la prise de décision

Cette importance accordée aux données ne se limite pas au sport. Dans un environnement où la performance est constamment mesurée, comparée et analysée, les chiffres deviennent un outil central d’aide à la décision. Sylvie Day précise que le décisionnaire américain sera plus à l’écoute d’un argument étayé par des métriques, des résultats ou des preuves tangibles qu’un raisonnement reposant uniquement sur la cohérence intellectuelle ou cartésienne. Le chef de projet qui doit convaincre ses équipes basées aux États-Unis alors qu’il n’a aucun lien hiérarchique doit lui aussi apporter des données concrètes pour convaincre et influencer sans autorité. Cette lecture fait écho à une distinction classique en interculturel entre une approche plus théorique et conceptuelle des Français et une approche plus empirique et pragmatique des États-Unis.

Avec des partenaires canadiens, le respect des processus établis est une condition de confiance ; les contourner, même pour une bonne raison, génère de la méfiance. Cela dit, la proximité avec les États-Unis confère aux partenaires canadiens une approche également pragmatique et orientée résultats, où les chiffres et les données jouent un rôle important dans la prise de décision. Avec des partenaires mexicains, comme le souligne Isabelle Aliaga, la rigidité procédurale française peut être perçue comme un manque d’intelligence situationnelle et de flexibilité relationnelle et intellectuelle : la solution se construit dans le dialogue, pas dans l’application du manuel.


5. Trois pays, un projet commun : leçon de coopération interculturelle

L’organisation de la Coupe du Monde 2026 met en évidence une répartition asymétrique entre les trois pays hôtes : 11 villes aux États-Unis accueillent la majorité des matchs (78), contre 3 villes au Mexique et 2 au Canada (13 matchs chacun). Cette distribution traduit un poids organisationnel plus important des États-Unis dans la structuration de l’événement. Dans le même temps, certains choix introduisent une logique de représentation équilibrée, comme le match d’ouverture prévu à Mexico, la finale à New York, ou encore le ballon officiel « Trionda » qui mobilise les couleurs des trois pays.

Ces éléments peuvent être analysés comme différentes manières de gérer une coopération entre partenaires aux tailles et aux capacités inégales, une situation que l’on retrouve également dans le monde de l’entreprise. Par exemple, il arrive qu’une entreprise française soit amenée à racheter une filiale américaine dont le chiffre d’affaires, les effectifs ou la présence sur son marché sont plus importants que les siens. Ce type d’opération soulève souvent des défis interculturels significatifs. Les équipes doivent apprendre à travailler ensemble malgré des différences de pratiques professionnelles, notamment dans le rapport à la hiérarchie et au processus de décision, à la communication et au travail en équipe. Dans ce contexte, l’enjeu consiste moins à imposer un modèle unique qu’à construire des modes de fonctionnement communs capables de tirer parti des complémentarités.

Ce n’est pas si différent de ce que vivent chaque jour les entreprises opérant dans la zone ACEUM. Les échanges commerciaux quotidiens entre les États-Unis et le Canada figurent parmi les plus importants au monde. Les chaînes d’approvisionnement relient des usines de Monterrey, des entrepôts de Toronto et des centres de décision de Dallas. Des équipes commerciales transverses composent quotidiennement avec les écarts culturels entre ces trois capitales économiques qui sont à la fois proches géographiquement et significativement différentes dans leurs codes de travail.

Ce que cela signifie pour les multinationales françaises

Ainsi, la Coupe du Monde 2026 peut être mise en perspective avec les enjeux rencontrés par les multinationales françaises opérant dans des environnements nord-américains. Gérer une équipe transverse Toronto-Dallas-Monterrey, c’est gérer trois cultures du travail simultanément, avec leurs différences de communication et d’expression des émotions, notamment en cas de conflit et de malentendus, de rapport à la performance, de travail en équipe, de prise de décision et de gestion de projet. Ce que les trois pays hôtes font ensemble pendant 39 jours, les entreprises le font tous les jours. Et comme pour la CdM 2026, le succès du projet commun dépend moins de l’effacement des différences que de leur reconnaissance explicite.

Ce que la Coupe du Monde 2026 nous apprend

La Coupe du Monde 2026 sera l’un des plus grands événements sportifs jamais organisés, tant par le nombre d’équipes participantes que par son ampleur médiatique, géographique et économique. C’est un laboratoire géant d’interculturalité : trois nations qui ont accepté de porter ensemble quelque chose qui les dépasse chacune individuellement.

L’organisation conjointe du tournoi révèle déjà certaines tensions interculturelles potentielles entre les trois pays hôtes. Les politiques migratoires, le rapport au spectacle sportif, les attentes des supporters ou encore les enjeux liés à la diversité et aux discriminations ne sont pas appréhendés de la même manière aux États-Unis, au Canada et au Mexique. Les trois pays n’ont pas le même rapport au football : au Mexique, le fútbol est un élément central de l’identité populaire ; aux États-Unis, le soccer reste fortement intégré à la logique du sport-business, du divertissement et de l’expérience événementielle héritée des grandes ligues américaines ; au Canada, il occupe une place plus secondaire derrière le hockey.

Sylvie Day rappelle que la conception américaine du sport comme spectacle et activité économique s’explique par une trajectoire historique particulière. Contrairement à de nombreux pays européens où le sport s’est développé dans un cadre associatif, éducatif ou communautaire, les ligues professionnelles américaines se sont construites très tôt dans une logique de marché. L’essor des médias, de la radio à la télévision, a renforcé cette dynamique en faisant du sport un contenu destiné à capter de larges audiences. La logique commerciale est pleinement assumée et rarement opposée à la passion sportive. La Coupe du Monde 2026 s’inscrit pleinement dans cette tradition nord-américaine de l’événement à la fois sportif, médiatique et commercial.

On peut alors s’interroger : quelle ambiance de stade la FIFA souhaite-t-elle promouvoir ? Jusqu’où faut-il transformer le football en spectacle ? Quelle place laisser aux cultures de supporters locales ? Comment gérer des sensibilités différentes sur les chants, les comportements ou les questions d’inclusion ? La compétition constitue ainsi un véritable laboratoire de coopération nord-américaine.

Les dimensions que nous avons explorées, différents styles de communication et d’expression de la passion sportive, manières de coopérer et de gérer le collectif, gestion de la diversité culturelle, manière de valoriser la performance, relation au sport comme industrie ou comme culture populaire, constituent des variables opérationnelles indispensables pour quiconque manage ou travaille dans une équipe mixte, négocie un contrat à Monterrey ou déploie une politique RH à Toronto ou à New York.

Le sport pratiqué, tout comme la discipline elle-même, ne suffit pas à définir une culture à lui seul, mais il en révèle souvent certains traits essentiels, comme ceux développés dans cet article.

Nous utilisons des cookies à des fins de statistiques et personnalisation des contenus.

Akteos a également publié sa politique de confidentialité sur la gestion des données à caractère personnel.

En savoir plus

J'ACCEPTE